Itinéraire en lexicologie bilingue de spécialité : le cas des dictionnaires gastronomiques

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La traduction est un art délicat. La traduction technique et la traduction littéraire ont la «chance » de bénéficier du contexte que constitue le document à traduire, qu’il s’agisse du mode d’emploi d’un appareil, d’un roman ou d’un poème.
La lexicologie bilingue s’appuie sur un contexte très et même trop large dans le cas d’un dictionnaire de langue. La lexicologie bilingue de spécialité a, comme contexte, le domaine de sa spécialité. Large et vague à la fois.
Dans l’exemple de la lexicologie bilingue gastronomique, la démarche de recherche d’équivalence peut suivre le chemin que je détaille ci-dessous.

1 – Perception symbolique de la langue et de la culture Peut-on parler de «spécificités culturelles exprimées par la langue» à propos de l’expression de la parenté, de l’environnement physique, de l’alimentation….  et d’autres domaines quotidiens ? La lecture de divers ouvrages laisse à penser qu’il est possible d’établir une filiation intellectuelle, à travers les siècles, entre des penseurs allemands et américains. De Leibniz, à Herder et Mendelssohn, puis W. von Humbolt. Et de là, de Boas à Sapir et Whorf. La réflexion de N. Elias et le travail d’E. Nida complètent admirablement cette perception de la langue et de la culture. Une lecture rigoureuse de ces auteurs permet d’entrevoir une unité, sans cesse complétée, dans leur perception de la langue, de la culture et des liens et influences qui les lient l’une à l’autre. Mais au final, le terme de «spécificités culturelles » est-il réellement adéquat ou n’est-il pas une forme d’ethnocentrisme, s’étonnant de ce qui est différent ailleurs ? Ne pourraiton pas plutôt, parler «d’éléments patrimoniaux » appartenant à une culture et exprimés linguistiquement par la langue ?

2 – La spécificité du domaine de spécialité  Chercher des équivalences dans un domaine de spécialité requiert une connaissance approfondie de ce domaine, dans la langue cible comme dans la langue source. J’aime qu’un dictionnaire bilingue de spécialité ne soit pas qu’une suite de mots face à leur équivalent, mais qu’il ait un petit quelque chose en plus, de culturel, qu’il soit un «beau livre culturel », alors, très naturellement, je propose qu’il contienne un descriptif socio-historique, condensé mais complet, du domaine concerné.

3 – La démarche lexicographique  Un dictionnaire gastronomique bilingue appartient, d’un point de vue typologique, aux dictionnaires de spécialité. Il me semble plus intéressant qu’il ne soit pas bipartite, mais monodirectionnel, d’une culture et d’une langue vers une autre.

A – Réfléchir à la macrostructure  Sa délimitation : elle doit être délimitée historiquement, géographiquement, thématiquement et en fonction des compétences lexicales des utilisateurs supposés. Sa nature : elle varie selon les langues. Elle peut comporter des unités lexicales différentes : des mots simples, des mots dérivés, des mots composés, des mots fléchis. Les unités lexicales peuvent être graphiquement ou morphologiquement simples ou complexes. Sa présentation : par ordre alphabétique, c’est-à-dire, selon la tradition sémasiologique ou éventuellement, à nid, selon la tradition onomasiologique, avec des niches alphabétiques à l’intérieur des nids. Les thèmes retenus : des recettes, les ingrédients, des ustensiles, les techniques de cuisine. Sa typographie : le mot-vedette de la macrostructure est noté en gras. La taille de la police change pour la rédaction de l’article. Des signes divers et de l’italique peuvent être utilisés pour mettre des points précis en évidence.

B – La microstructure
Elle est à la fois description et explication. Elle comporte différents éléments. La définition : pour une recette, il s’agit de son détail complété par l’historique de son nom, de ses ingrédients, de sa technique, de son histoire : avènement dans la cuisine décrite. Pour les ingrédients et les ustensiles, l’historique du nom, l’origine spatio-temporelle et leur histoire dans la cuisine décrite. Les techniques de cuisine doivent être tout aussi précisément détaillées : tant sous la forme linguistique : origine du nom, que techniquement.
Un dictionnaire de spécialité est néanmoins un ouvrage de langue et des informations linguistiques sont nécessaires : étymologie, fréquence, synonymie, genre, nombre grammatical, usages géographiques, exemples, collocations, dérivations, abréviations, marques d’usage, prononciation, citations. Enfin, puisqu’un dictionnaire bilingue de spécialité gagnerait à être un «beau livre culturel», l’iconographie est de première importance, tout particulièrement dans le cas d’un dictionnaire gastronomique. Recettes en cours d’élaboration pour illustrer une technique culinaire, recettes terminées, ingrédients, ustensiles doivent être présentés sous forme de photographies.

C – Les utilisateurs  Un dictionnaire gastronomique bilingue n’a pas un contenu identique selon qu’il s’adresse au grand public ou à des professionnels de la gastronomie. Le niveau de compétence technique mais aussi de compétence lexicale, l’âge, le niveau de langue en langue source, l’usage professionnel ou non sont aussi à prendre en compte. S’agira t-il d’un dictionnaire d’encodage, de décodage, un ouvrage de référence terminologique ou un livre culturel, appétissant et enrichissant ?

D – Le corpus  Il dépend de la délimitation du stock lexical qui dépend elle-même des délimitations géographiques, historiques et du public d’utilisateurs visés. Il est basé sur les dictionnaires déjà existants, des livrs et des revues de cuisine, des ouvrages littéraires et éventuellement, des documents quotidiens divers tels les inventaires après-décès.

4 – La recherche d’équivalence  Le terrain ainsi délimité, l’aspirant lexicographe n’a plus qu’à rechercher les équivalences en langue cible. A mon sens, trois solutions s’offrent à lui : l’adéquation d’équivalence, la création lexicale d’une équivalence ou la non-équivalence. C’est là qu’intervient toute l’ambiguïté de la lexicologie bilingue et des difficultés particulières qu’elle engendre, qu’il faut dépasser. Le manque de contexte, la différence de structure des langues en contact, la charge subjective des mots, le non-recouvrement des valeurs, le poids « idéologique » des langues, l’épaisseur du quotidien, les nuances grammaticales…. constituent quelques écueils.

La «charge Culturelle Partagée » de Gallison, les différences des symboles (voir les problèmes de traduction de Germinal en hongrois), les mouvements du corps différemment décrits dans chaque langue sont des aides obligatoires à la réflexion. Tout comme le poids de l’histoire sur une langue, ainsi que Klemperer et Goldschmidt l’ont
décrit pour le nazisme sur l’allemand, la valeur affective d’une langue comme l’a si finement analysé Alexiakis dans le cas du grec et du sango.

La temporalité, l’orientation spatiale, l’expression du duel paraissent bien éloignés de la cuisine, et pourtant…. Ils ont aussi leur place dans un dictionnaire gastronomique bilingue. Dans chaque langue à traduire peuvent être trouvés des exemples de recettes évoquant la territorialité, une personnalité, un «ingrédient typique », un ustensile, une technique culinaire ou une coutume tout aussi typique. Ces mots sont présents dans des proverbes et des expressions populaires pas toujours faciles à traduire et souvent incompréhensibles culturellement.

C’est aussi ce qui justifie qu’un dictionnaire gastronomique bilingue dispose d’une microstructure très détaillée et que l’ensemble joue un rôle de passeur entre langues et cultures.

Experte pour Dicorevue