Se tenir à table

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Comment vous tenez-vous à table ? Les mains poliment posées de chaque côté de votre assiette ou tout aussi poliment posées sur vos genoux ? Rotez-vous pour marquer votre contentement, refusez-vous d’emblée lorsque votre hôte vous propose de vous servir de nouveau ? Utilisez-vous un couteau, le léchez-vous ? Coupez-vous ou rompez-vous le pain ? Mangez-vous à table ou accroupi (e) sur un tapis ?

Les manières de table sont universelles. Manger est un acte primaire, ressenti par tous, aux quatre coins du monde. Partout, nous mangeons différemment. Pas seulement parce que nos assiettes sont garnies de mets appréciés ici et inconnus ailleurs.
Nous mangeons aussi en nous comportant différemment de nos ancêtres. L’usage individuel de la fourchette – avec ses quatre pointes – du couteau, de la cuillère, de l’assiette et du verre nous semble une évidence. Et pourtant, dès le XIIIe siècle, les manuels de civilité insistaient sur comment se servir, comment manger, comment supporter quelques désagréments corporels.

« Deux hommes de noble extraction ne doivent
se servir de la même cuiller ; … (…)
Quelques personnes mordent dans leur tranche de pain
et la replongent ensuite dans le plat à la manière des paysans ; les hommes « courtois » s’abstiennent de ces mauvaises habitudes ; (…)

Il est malséant de porter la main aux oreilles
Ou aux yeux, comme certains le font,Ou de tirer la morve du nez :
Ce sont là des choses à ne pas faire. »

Poème de Tannhäuser sur les manières courtoises, XIIIe siècle, cité par Norbert Elias, pp. 142, 143 et 146, La civilisation des mœurs, ed Calmannn-Lévy, 1973

Certains préceptes, préconisant l’usage de la nappe, ou éventuellement de sa serviette, pour nettoyer ses doigts graisseux, au lieu de les lécher ou de les essuyer sur sa veste, peuvent nous sembler étonnants.

A chaque époque, les normes perçues comme civilisées semblent aller de soi. Les précédentes manières de faire sont presque oubliées.

Il est également intéressant de remarquer que ces manières civilisées se répandent des couches sociales, dites supérieures, vers les inférieures. La façon de faire de l’aristocratie est imitée par la bourgeoisie qui devient elle-même le modèle de la paysannerie, cette dernière étant perçue comme l’exemple à ne pas suivre.

Néanmoins, selon les époques, les couches sociales et le thème, ce sens de transmission perdure ou s’inverse. Certains jouissent d’un incommensurable vertige à s’encanailler, à manger, parler, s’habiller, se mouvoir comme, ils le supposent, le font ceux d’une caste bien éloignée d’eux, et dont ils seraient, de par leur conditionnement social, bien incapables de partager le quotidien.

Alors, avant de juger malpropre la façon de manger d’autrui, ouvrons nos yeux sur l’immensité et la diversité du monde.