Parole 1

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Je dormais, tranquillement, au calme. Enfin. Les borborygmes lancinants et peu distingués s’étaient tus. Finis les bruits de déglutition, les rôts, les pets, les crachats. Dans quelle ambiance sonore se déroule ma vie ! Je me prends parfois à rêver à la quiétude d’une île déserte, isolée de toute ripaille. Dans un tel endroit, pourrais-je même seulement supporter le mugissement de la mer, après toutes ces années d’incessants gargouillis ? J’en cauchemarde en permanence. Ces grincements de dents, ces mastications pesantes m’entraînent à idolâtrer jeun, régime et abstinence. J’ai vu tant de liquides, de miettes, de morceaux, de machouillis passer, s’engouffrer, dévaler, se jeter presque vers le vide, que parfois, lassé et fatigué, d’une secousse énergique ou de spasmes calculés, j’ai tout fait remonter.

Je n’ai pas toujours vécu ainsi. Je me souviens de longs cheminements lactés, tièdes et sucrés. C’était dans mon enfance. De tendres berceuses entouraient les repas d’un halo de sérénité. Au fil du temps, je me suis allongé, élargi. J’ai appris à tolérer toutes sortes de couleurs, de textures, de goûts et d’odeurs. J’en apprécie certains, d’autres me révulsent, mais je ne peux pas toujours les évacuer. Car alors, j’entends des cris, des hurlements, puis une étrange substance amère et désagréable m’envahit. Un jour, une sonde est même venue m’explorer. Quelle indiscrétion. Mon intimité n’est plus respectée.

Ce n’est pas que je sois délicat, mais enfin, je me sens mieux lorsque la température est constante. Parfois, d’un seul coup pourtant, je suis inondé et glacé ou alors presque brûlé. J’en tremble et suffoque, mais que puis-je faire contre de tels mauvais traitements ? Qui se soucie de moi ? Lorsque je suis trop triste d’un tel manque de considération, trop lassé de ces bruits et de tout ce qui se déverse en moi, je boude, je me tortille, je fais des caprices. Pourtant, je sais qu’une autre vie est possible, calme et reposante, parfumée et goûteuse. J’ai déjà vécu de fulgurants moments d’un tel bonheur.

J’ai décidé de me révolter. Je ne vais plus rien accepter. Tant pis. C’est décidé, c’est moi qui arbitrerai désormais, entre ce qui passera ou sera écarté. Je fais un tri extraordinaire, c’est la révolution partout autour de moi. Personne ne comprend ce qui se passe. Tout le monde s’interroge, se gratte la tête, consulte, questionne, s’inquiète. Et moi, je jubile. Mon ami le cerveau transmet toutes mes demandes. Je me régale de ces soudaines envies qui correspondent justement à mes souhaits. Dans ces instants de digestion paisible, je me fais souple et accommodant. La guérison semble à portée de main. On s’exclame, se réjouit, mais au premier écart, je recadre la situation. Parole d’œsophage !